Jeudi 10 novembre 2005, 14h21
‘Bad’, Michael Jackson
« Dix-neuf secondes
Sandrine pour Gabriel :
Sandrine va peut-être passer devant Gabriel sans le voir. Sans le reconnaître. Comme s’ils ne s’étaient pas quittés ce matin mais il y a des années. Il aurait changé. […] la porte s’ouvre et ce
n’est pas celui qu’on espérait. D’ailleurs on n’espérait plus personne. L’absence a pris ses aises. Il n’y a plus de place pour le rescapé. Que faire du souvenir, du deuil, si le disparu
réapparaît ? Celui qui peuple le rêve tue.
[…]
Sandrine pour Gabriel :
Elle est dans le vide. Dans le vide. Elle frissonne. Elle a peur. Sa mémoire est effacée. Elle ne sait pas ce qu’elle fait ici, elle qui déteste le métro. Mais elle a vaguement l’impression qu’il
y a là, pas très loin, assis sur le quai, quelqu’un qui peut la sauver. Quelqu’un qui ne demande qu’à la sauver. Mais c’est elle qui ne veut pas qu’il la sauve. Et elle ne sait pas pourquoi.
[…]
Dix-huit secondes
Gabriel pour Sandrine :
Une lâcheté de fin de match. L’envie d’avoir eu raison en craignant le pire. L’ivresse d’avoir perdu. Une attirance vers le bas. Un vertige. Ainsi il n’y aurait pas de retrouvailles, de
réconciliation. Nul besoin de mettre les petites preuves d’amour dans les grandes. Nous n’aurions pas à escalader les pentes abruptes de la deuxième chance. Les chemins de crête du rafistolage
nous étaient épargnés. Il suffirait de trouver une posture. La mélancolie. La tristesse. Il me restait tant de livres à ouvrir, tant de rues à arpenter, le soir. Il n’était pas certain que
l’hiver fût la prochaine saison. Quoi qu’il arrive, même les douleurs, ce serait neuf. Le printemps, oui.
[…]
Dix-sept secondes
Sandrine pour Gabriel :
Dès le début, il s’y est mal pris avec elle. D’abord, elle se laissait faire. Elle attendait un peu que les caresses, les baisers produisent leur effet. Mais rien, jamais, ne venait voiler sa
conscience. Alors, avant que le désir lui-même ne s’atomise, elle se mettait en route. C’est qu fond d’elle-même qu’elle allait chercher sa jouissance. Elle la ramenait patiemment à la surface,
toute seule, et la glissait entre eux pour faire semblant de la recevoir. Plus tard, dans l’obscurité de la chambre, elle se serrait contre lui. Il dormait. Elle n’était pas vraiment frustrée,
puisque du plaisir, finalement, elle en avait eu, mais plutôt étonnée de n’avoir rien perdu, rien dépensé. De n’avoir rien partagé, surtout. D’être restée intacte. Comme vierge.
Mais peut-être, se dit-elle, une passion trop forte aurait-elle calciné toutes les tendresses qu’ils ont si savamment tissées jour après jour jusqu’à n’avoir plus qu’un seul cœur. Chaque fois
qu’un homme lui a vraiment procuré du plaisir, elle a eu l’impression de tomber. Elle a eu peur. Elle n’aurait pas voulu éprouver ce genre de sentiment avec Gabriel. Si leur histoire a fini par
s’essouffler, par s’épuiser, ça n’a rien à voir avec cette tiédeur. Au contraire, c’est elle qui leur a permis d’inventer leur vie, une vie incomparable. Et qui pourtant, à un moment, s’est
retrouvée privée d’air. Pourquoi ?
[…]
Treize secondes
Gabriel pour Sandrine :
Peut-être aurions-nous dû avoir cet enfant que nous n’avons pas eu. […]. Ce garçon ? Non, j’ai toujours pensé que c’était une fille. J’en étais sûr. C’est d’une fille que j’ai fait mon
deuil. Je me souviens le soir où elle est rentrée, la mine ravagée, et où elle a seulement dit, très bas : ‘Voilà, c’est terminé. J’aimerais qu’on n’en parle plus jamais. Je vais me coucher.
Ne viens pas tout de suite, attends que je dorme.’ Et on n’en a plus parlé. Jamais. Chaque fois qu’un sujet de conversation nous faisait caboter près de ce côté-là, Sandrine me regardait avec une
dureté dont je ne la croyais pas capable. Etonné, je battais en retraite devant les exigences de cette inconnue. Pourtant, il me semble qu’il restait beaucoup à dire sur cet accident de la vie.
Qu’il y avait quelque chose à panser, à soigner. Comme une plaie à nettoyer. Qui sait, même si notre naufrage n’avait pas commencé ce jour là ? Si ce qui nous écrasait aujourd’hui n’était
pas la somme de nos silences forcés ?
[…]
Huit secondes
Sandrine pour Gabriel :
Bien sûr il y a eu un début, une origine. Une cause au gâchis. Mais un simple accroc. Presque rien. Et qui s’est agrandi à coups de silence. A coups d’oubli. Ils n’en ont jamais parlé. C’est elle
qui l’a prié de ne plus jamais en parler. Elle lui en a voulu. C’était injuste, elle le sait bien, mais elle lui en a voulu. Et elle lui en veut encore. Ça n’aurait rien changé car, au fond
d’elle sa décision était prise, elle ne souhaitait pas grader l’enfant. Mais elle aurait tant aimé qu’il le souhaite, lui, qu’elle soit obligée de le convaincre. Et il avait dit :
‘J’accepterai ta décision, quelle qu’elle soit’. C’était pire qu’un refus. Elle pouvait avorter ou ne pas avorter, pour lui c’était pareil. Il s’en fichait. […].
Et si tout était sa faute à elle ? N’a-t-elle pas demandé l’impossible comme un dû ? N’a-t-elle pas considéré comme de la lâcheté ce qui était chez lui de la tolérance, de la
générosité ? De l’amour ? Mais non ! Pourquoi aurait-elle eu si mal, alors ? Et pendant tant d’années ?
[…]
Cinq secondes
Sophie pour Ludo :
Il l’a serrée contre lui, très fort. Et là elle a senti un truc inconnu qui l’a bouleversé très profond, très loin, au-delà du corps et de la conscience. Pas vraiment du plaisir, non. C’était
plus large, plus vaste. Plus sombre, aussi. C’était plus grave que le plaisir. La différence, c’était un peu celle qu’il y a, quand on écoute de la musique, entre le violon et le violoncelle. Et
là, dans l’escalier, c’était le violoncelle. Ça ne l’a pas vraiment soulevée de terre, emportée, comme le violon, comme le plaisir, non, mais ça lui a donné envie de pleurer. De pleurer de
bonheur, oui.
[…]
Trois secondes
Sandrine pour Gabriel :
C’est maintenant que Sandrine sait. Ce qu’ils ont perdu, ce n’est pas l’amour. Elle aime Gabriel, elle a encore toute une réserve d’amour pour lui. Même si, phénomènes de longévité, ils passaient
encore un siècle ensemble, son stock d’amour ne s’épuiserait pas. Et elle pourrait jurer que lui aussi l’aime. Qu’il l’aimera. Alors non, l’amour, ils ne l’ont jamais perdu. Ce qu’ils ont laissé
filer, c’est l’enfance. Il faut qu’ils se retrouvent. Ils n’ont rien à pardonner, rien à se faire pardonner. Il faut juste qu’ils se retrouvent. Qu’ils recommencent. Qu’ils retrouvent le début.
Qu’ils recommencent au début.
Au lieu de reprendre là où ils en étaient, au lieu de continuer, ils vont devoir se lancer dans une autre vie.
[…]
STYX
Gabriel pour Sandrine :
Le train ne roule plus. Toutes les lumières se sont éteintes. Un silence minéral recouvre le fracas ; celui qui suit les collisions, sur la route, au moment où retombe la poussière.
Stupéfaits, les survivants n’ont pas encore commencé à appeler à l’aide, à hurler d’effroi dans le noir, ni les blessés à geindre. Comme si la voûte s’était effondrée, condamnant le convoi
mutisme.
Cette stupeur va durer quelques secondes, pendant lesquelles tout le monde va quitter la vie, s’absenter, perdre le fil de l’existence.
Parmi eux, quelques-uns, cinq, six, n’en reviendront pas. Ils demeureront prisonniers de la mort. Sans l’avoir vue avancer vers eux pour les éteindre.
[…]
Sophie pour Ludo :
C’est elle qui coule. Qui saigne. Elle descend un peu. Toujours le jean, mais rien dedans. Plus de jambe.
Elle n’a plus de jambe droite.
Elle voudrait vomir […]
Elle crie.
Mais ce qui sort de sa bouche ne la libère de rien. Elle se sent trop mal pour pleurer. Et puis elle est si fatiguée tout d’un coup. C’est le sang qui s’en va. C’est la vie qui s’en va.
Il lui semble que l’obscurité se fait moins dense, que la nuit s’éclaire, comme une aube.
Sophie comprend brutalement qu’elle va mourir.
‘Je vais mourir’, se dit-elle, très loin derrière les larmes.
Et puis, la seconde d’après, alors qu’elle voit une haute vague blanche se dresser au-dessus d’elle, elle a encore le temps d’espérer ; ‘Pourvu que je meure’. Et la grande vague blanche lui
tombe dessus à toute force, pour l’exaucer.
[…]
L’homme au blouson jaune monté à la station Vincennes et descendu à Nation en laissant un sac de sport dans le RER ZEUS, rempli d’explosifs, ayant explosé entre la station Nation et
Gare de Lyon :
Là serait le vrai danger : l’attendrissement. Toujours veiller à rester dur, froid. Dans le chaud, dans le sentiment, on ne fait que des boulettes. C’est agir qu’il faut. Réussir des
missions. »
Pierre Charras, « Dix-neuf secondes »