Samedi 9 juillet 2005, 12h25.
« Un peu seul » Klub Des Loosers
Je suis rentrée à la maison hier soir. Je ne suis pas allée à la gym, car j’ai décidé d’en faire moins pour perdre des muscles et gagner quelques centimètres. J’étais effrayée de rentrer si
tôt : j’avais peur d’être tentée par me goinfrer. Maman, elle, était toute contente. Je vais pouvoir faire des câlins à mon Filou… Que vais-je faire de mon week-end encore ? Lui est en
Espagne, il s’amuse bien… Moi je suis sur mon lit, je m’ennuie et me morfonds : je suis seule. Si j’ai le malheur d’avoir quelque chose à faire, il me le reprochera, notamment les adjectifs
que j’aurais employés pour décrire ce que j’ai fait. Je m’attache à de petites choses en me répétant que demain, tout changera et que j’irai mieux : j’ai déjà 24 ans et demi… Je me suis
refait ma couleur noire dans les cheveux et me suis faite placer un strass sur une canine. J’ai fait ma trouillarde pour mon piercing au nez. Je souhaite devenir quelqu’un, une autre ou moi-même
je ne sais pas. La journée commence bien : moi qui ne réponds que très rarement au téléphone, ce matin j’aurai mieux fait de ne pas décrocher car aucun numéro n’était affiché. Papa sort
Filou dehors, maman est au travail, David encore à Paris et Anne-Sophie aux States. La nouvelle sonnerie m’a intriguée et c’est pour cela que j’ai répondu. Une petite voix au bout qui me
dit : « Allo ? Heu, c’est Manuela P. ». Petit blanc, moi : « Oui ? » blanc… Elle ne sait pas quoi répondre. Elle bafouille, mon « oui » la
met mal à l’aise car sous-entend : « tu veux quoi ? » et elle : « heu… c’est Anne-Sophie ? » moi : « non, c’est MM. Tu vas bien ? (pour
paraître un tant soit peu sympathique) ». « Oui….blablabla ». Elle voulait me rappeler que ce midi, si nous voulions tous les trois venir à l’invitation qu’ils avaient lancé à mes
parents pour ne pas rester seuls à la maison, nous pouvions. « Oui, merci c’est gentil, j’y penserai » lui répondis-je: elle insiste. Comme elle sait que mes parents ne
peuvent pas venir et que mon frère et ma sœur ne sont pas là, je peux y aller pour ‘ne pas rester seule’, comme les Zenfants de huit ans quoi. Mais pourquoi ai-je répondu à ce téléphone ?
Pour entendre sa sœur Sandra parler pendant des heures d’elle, que d’elle, encore d’elle de ce qu’elle fait de ce qu’elle veut faire, se vanter sur ses études et ce qu’elle veut et va devenir, de
ses performances dans ses loisirs, nouveaux Zamis (petit copain ?)… Peut-être qu’au moment où je lui dirai au revoir elle me lancera : « au fait, toi tu fais quoi, tu en es
où ? », et elle m’aura tellement saoulée que je répondrai une phrase simple sur un air blasé qui ne lui donnera aucune envie d’en savoir plus. Tant mieux, je ne veux plus avoir à faire
avec les personnes de mon lycée. Ils sont catho chez Sandra ? Tant mieux, je m’y rendrai avec mes vêtements noirs, mes pics au poignet, ma croix renversée ras cou, mes news rock aux
pieds, mon faux piercing à la lèvre et mes paupières, lèvres et ongles peints de noir.
Je me suis inquiétée pour rien finalement, nous n’irons pas. Je serai seule jusqu’à 15h30 cet après-midi. Seule avec mon Filou, mon ordi que je n’arrive pas à connecter sur le net et ma musique.
Que vais-je faire ? Je n’ai pas envie de commencer mon rapport de stage. Je vais écrire… Ecrire des poèmes ou des lettres… Ma basse est à Paris, dommage, j’aurai voulu en faire. Je vais donc
pouvoir chanter à tue-tête (excuse-moi mon Filou pour tes petites oreilles), mettre ma musique à fond et… Non, pas mon rapport, je suis démotivée là. Je descends déjeuner avec mes parents, même
si cela ne fait que 3h que j’ai avalé mon petit déjeuner. J’y vais pour me retrouver ‘en société’ un peu. Je m’assois, mon père part devant les infos, ma mère finit vite pour se mettre sur
l’ordi. Je me retrouve de nouveau seule… Filou me réclamant des petits bouts. Je mange, puis avale, puis me ressers, encore et encore. Je partage tout avec mon Filou. Je garde les choses les plus
claires et lui laisse tout le reste (la majeure partie de mon assiette en soi). Je viens donc de trouver comment m’occuper cet après-midi : Filou sera sur mon lit, la musique de mon ordi
‘crachera’, je chanterai à m’égosiller en effectuant les 100 pas entre ma chambre et… les toilettes, où la cuvette accueillera ma figure et ce que ma gorge et mon estomac auront à lui offrir.
Maintenant, j’ai hâte que mes parents s’en aillent. J’ai hâte d’assister à ce spectacle. Ce sera mon occupation de cet après-midi. Quand j’irai chercher mon frère, je redeviendrai alors normale.
Je serai sur mon rapport, le lecteur Windows média diffusant ma musique comme une berceuse malgré la violence des sons et paroles. Je sourirai : je vais bien, tout va bien. Mon copain va
bien aussi, tout se passe bien pour nous, mon stage aussi. Je suis une adulte bientôt, je suis responsable. Je suis normale, avec un copain normal, une vie sociale normale et une alimentation
normale. Miroir, ô mon beau miroir, ne te mets pas sur mon chemin quand je disperse de la poudre d’étoiles dans les yeux d’autrui. Enfant affamée pourtant si lourde, irritée de l’intérieur de la
gorge, irritée de ce qui lui reste d’un cœur, irritée par la vie, irritée par sa vie, irritée par un manque d’amour. Oui, j’ai besoin d’attention. Notamment de ceux pour qui j’ai envie de compter
un peu dans leur vie sentimentale.
Il est presque 16h. Encore une journée gâchée. J’en connais un qui ne gâcherait ne serait-ce qu’une heure pour rien au monde, même pas pour prendre l’avion et aller voir les personnes à qui il
tient soi-disant. Ma distraction, comme d’habitude sera la sortie à Auchan de ce soir. Je m’y préparerai, comme les vieux. Je me maquillerai et m’habillerai, bijouterai… Comme les vieux… Je suis
déjà vieille… De plus en plus je m’aperçois de l’âge que j’ai : non, je ne retournerai jamais en arrière, non je ne rattraperai pas le temps perdu comme je l’ai souvent cru. Mais qu’ai-je
fait, satan, pendant toutes ces années ? N’étais-je qu’un bourgeon cherchant à éclore ? Mais j’ai mis trop de temps à sortir de mon cocon, et maintenant que je suis à peu près un
papillon, personne n’est là à ma sortie pour m’accueillir car tout le monde est parti, ils se sont déjà tous envolés.
Comment ai-je pu perdre mon temps comme cela ? Passer mes journées assise sur le balcon de ma fenêtre, à rêver de voir arriver mon preux chevalier, à écrire dans un carnet les mots, les
phrases qui me venaient à l’esprit, les notes de musique qui m’inspiraient et à lire des poèmes et recueils que j’aimais. Puis je rentrais dans ma chambre, et retournais dans mon obscurité, les
volets à moitié clos, ma petite lumière de bureau me criant : « travaille sinon tu n’iras pas à la gym », et mes rêves s’effondraient, emportés par un opéra lyrique qui
passait à la radio. Le Japon, le pays qui m’a empêché de devenir maniaco-dépressive, mais cela sommeille en moi, je le sens. A mon retour, qu’ai-je bien pu faire pendant 5 ans ?! Je regarde
en arrière et il n’y a rien à relever : une existence minable dans un corps meurtri avec de faux espoirs. J’attendais, voilà ce que je faisais, sous des apparences de bourge bien éduquée, de
jeune fille intelligente, super souple, souriante, ouverte, serviable et amicale. La personne ‘modèle’ (?!) et bien non : rien de tout cela ! Quand je rentrais chez moi le soir ou
le week-end chez mes parents, non je n’avais pas une vie comme tout être de mon âge. Non, MM, on ne pense jamais à l’inviter car elle doit avoir une vie riche en-dehors : et bien non, je
mourrais d’envie que l’on vienne frapper à ma porte. Je n’aurais pas répondu, forcément. A ton invitation, je répondais par un petit ‘non’ timide, tout en souriant et te remerciant
chaleureusement de m’avoir invitée… Je trouvais une excuse bidon…Je n’étais pas encore prête mais patience, j’allais bientôt atteindre la perfection, ma perfection, mon idéal. Mais en fait,
j’espérais que tu viennes m’attraper par les cheveux pour me tirer de ma vie, me sortir de mon cocon, me forcer à franchir le seuil de ma porte, m’arracher mes bouquins de mes mains pour
m’empêcher de faire semblant de réviser, barricader l’entrée du gymnase pour m’empêcher de faire semblant de m’épanouir dans ma sueur, que tu m’obliges à te suivre. Maintenant je commence à
réaliser que valait ma vie à cet âge… la vie. Il est cependant trop tard. Et personne ne peut m’aider. Il est 16h15. J’ai toujours rien trouvé à faire, mis à part customiser mes plates-formes
compensées japonaises. Pour quoi, pour qui, pour quand ? Ca ne sert à rien finalement, JE ne sers à rien. Je ne sers à personne, même pas à moi-même. Je sers à ma maman, pour qu’elle ait ses
trois enfants, signe de la réussite de sa vie, son but. Il est 16h40, je vais aller faire un tour sur Internet et puis je me mettrai à mon rapport. Peut-être qu’entre temps, mes mains iront se
poser sur le piano, si mon frère n’est pas rentré de sa promenade. Ah, trop tard, too late, il vient d’ouvrir la porte d’entrée…
Il est 22h30. Qu’ai-je fait aujourd’hui ? Rien. Ah si, j’ai surfé sur un Internet qui rame et j’ai essayé de peindre mes chaussures en écoutant de la zik. J’ai gratté quelques notes
sur la guitare à mon père puis ma mère est arrivée. Le temps que je me prépare : je me mets belle pour ma seule sortie de ma journée. On va chez Auchan. Une femme, typée gitane, grosse
et petite bredouille en me croisant, dans un français incompréhensible : « Oh quelle beauté, alala, quelle beauté ». Le temps que je comprenne qu’elle parlait français, ma mère lui
lance : «Bah déjà plus belle que toi ! ». J’ai compris sur le tard l’ironie de ses paroles. Dommage, c’était trop tard. Ca m'a blessé sur le coup. J’aurais eu envie de la recroiser
et lui lancer : « Oh quelle obésité, oh quel français médiocre »… Mais non MM, tu es et seras toujours perdante. NON, je ne me plierai pas à leurs modes, à leur type, à leur moule,
à leurs tendances. Je ne veux pas changer pour ‘paraître’. Certes, je me sens encore plus seule. Finalement, je passe au-dessus, je me sens plus qu’elle déjà et forte sur les arguments que je
pensais lui lancer. Je souris : mon style est provocateur, mais c’est ça après tout que peut-être, inconsciemment je recherche : provoquer, attirer l’attention, faire réagir. J’ai
réussi ce soir avec c’te pauvre bonne femme sale: alors sois-en fière! Je me sentais forte après, je me sentais MM dans toute sa splendeur, grimace aux lèvres, dégoûté du grotesque de ce monde.
Un jour, j’aurai des Zamis avec qui je sortirai habillée comme je veux, sans peur de m’attirer des regards ou ennuis. D’ici là, j’attends, je patiente. Quand je serai plus grande...